Le test SIEC arrive en Suisse : qu’est-ce qui change ?
Série de blog : l’introduction du test SIEC en Suisse (partie I)
Le contrôle suisse des concentrations est à la veille d’un changement de paradigme. Avec la révision partielle de la loi sur les cartels (LCart), adoptée par le Parlement en décembre 2025, le test SIEC (« Significant Impediment to Effective Competition », ou entrave significative à une concurrence effective) remplace l’actuel test de dominance. Que recouvre ce changement et que signifie-t-il d’un point de vue économique ?
Un changement de paradigme dans le contrôle suisse des concentrations
Jusqu’à présent, l’appréciation des concentrations au regard du droit des cartels reposait en Suisse sur le test dite de dominance. Une concentration pouvait être interdite, ou autorisée sous conditions et charges, si elle créait ou renforçait une position dominante capable de supprimer une concurrence efficace. Pour interdire une concentration, il ne suffisait donc pas de démontrer une position dominante « simple ». Il fallait établir une position dominante « qualifiée », c’est-à-dire susceptible de supprimer entièrement la concurrence efficace. L’UE applique quant à elle depuis une vingtaine d’années le test SIEC («Significant Impediment to Effective Competition»). Ce test permet d’intervenir dès lors qu’une concentration entrave de manière significative une concurrence effective, y compris en deçà du seuil de la position dominante.
En Suisse, la modernisation du contrôle des concentrations et son rapprochement de la pratique européenne sont débattus depuis des années. En 2017 déjà, Swiss Economics avait réalisé une étude sur ce sujet sur mandat du Secrétariat d’État à l’économie (SECO). Avec la révision partielle de la LCart adoptée en décembre 2025, la Suisse a désormais décidé de reprendre le test SIEC. Le passage à ce test a été largement incontesté au Parlement. Les débats n’ont porté que sur des questions ponctuelles liées aux cas présentant un lien avec l’UE, sans que le principe matériel du test SIEC ne soit remis en cause.
L’argument central en faveur de l’alignement sur le droit européen était de nature économique. Plutôt que de se focaliser formellement sur la position de marché des entreprises concernées, l’analyse portera désormais avant tout sur les effets réels sur la concurrence (« effects-based approach », ou approche fondée sur les effets). Le conseiller national Walti l’a résumé ainsi au nom de la Commission de l’économie et des redevances (CER-N) :
«L’examen se fait ainsi davantage sous l’angle économique et permet à l’autorité, c’est-à-dire la COMCO, d’intervenir également en cas d’effets situés en deçà du seuil de la position dominante.» (BO 2025 N 817).
Les atouts du nouveau critère d’appréciation
Le passage au test SIEC supprime l’obstacle élevé que constituait l’exigence d’une position dominante « qualifiée ». Désormais, les concentrations qui créent ou renforcent une position dominante « simple » peuvent elles aussi être interdites. Il en découle les avantages suivants (cf. notamment le Message relatif à la révision de la LCart, ch. 4.4.1 et 5 ; dans le même sens, BO 2025 N 817 ss) :
- Les « gap cases » peuvent être appréhendés. Il s’agit des concentrations qui nuisent sensiblement à la concurrence sans faire naître d’entreprise dominante. Jusqu’ici, elles ne pouvaient être ni interdites ni soumises à des conditions et charges. Le test SIEC comble cette lacune.
- Les gains d’efficience entrent explicitement dans la pesée des intérêts. Une concentration peut accroître la concentration du marché tout en générant des gains d’efficience substantiels, par exemple sous forme d’avantages de coûts ou d’innovation. Ces gains peuvent alors être pris en compte dans l’appréciation de l’opération.
Le test SIEC n’est pas en soi plus restrictif qu’un test de dominance classique. Il reflète plutôt mieux la finalité première de la LCart, à savoir la protection de la concurrence. L’appréciation ne repose pas sur la simple addition mécanique des parts de marché, mais sur l’analyse économique des effets, y compris l’examen d’éventuels gains d’efficience. Selon le législateur, l’introduction du test SIEC ne vise pas avant tout à durcir le contrôle des concentrations. Elle vise à l’asseoir sur un fondement économique solide, même si cela peut entraîner un effort d’instruction plus important dans certains cas (BO 2025 N 817 ss).
Genèse du test SIEC
- L’accent porte sur la concurrence, pas sur les entreprises concernées. Ce qui compte n’est pas la taille ou la position de marché des entreprises parties à l’opération, mais l’effet de la concentration sur la concurrence. Les deux aspects sont étroitement liés, mais ne se recouvrent pas entièrement, comme nous le montrerons dans la partie II de cette série.
- Ce qui est déterminant, c’est la modification de l’équilibre du marché, pas l’état final. On évalue avant tout comment la concentration modifie les conditions de concurrence existantes, et pas seulement la situation du marché après sa réalisation. Cette dimension dynamique est certes déjà prise en compte aujourd’hui, mais le test SIEC la place encore davantage au centre.
Le test SIEC correspond aux standards internationaux. Il s’applique aujourd’hui dans l’UE et dans tous ses États membres. Il suit la même logique économique que le test SLC (« Substantial Lessening of Competition », ou diminution substantielle de la concurrence) appliqué aux États-Unis et au Royaume-Uni. Sur le fond, les deux tests examinent si une concentration porte une atteinte significative à la concurrence (cf. Röller & de la Mano, 2006).
Différences avec l’actuel test de dominance suisse
- La suppression de la concurrence n’est plus un critère d’examen. Avec le test SIEC, il n’est plus exigé qu’une concentration supprime la concurrence efficace pour pouvoir être interdite ou soumise à des conditions et charges. Il suffit qu’elle entraîne une entrave significative à la concurrence.
- L’accent porte sur les effets concurrentiels. Pour les concentrations potentiellement problématiques, la perspective passe d’un examen de dominance essentiellement statique à une analyse des effets réels sur la concurrence. La position dominante reste un indicateur important pour repérer les cas potentiellement critiques, mais elle n’est plus le seul critère de décision. Le test SIEC permet en outre d’intégrer directement d’éventuels gains d’efficience dans l’analyse concurrentielle.
Conclusion : un engagement clair en faveur de l’analyse économique
Sources :
- Bulletin officiel du Conseil national (2025). 4 juin 2025, BO 2025 N 817–834 (débat parlementaire 23.047).
- Bulletin officiel du Conseil des États (2024). 11 juin 2024, BO 2024 E 531–553 (débat parlementaire 23.047).
- Message du Conseil fédéral (2023). Message relatif à la révision partielle de la loi sur les cartels du 24 mai 2023, FF 2023 1463.
- Röller, L.-H. & de la Mano, M. (2006). The Impact of the New Substantive Test in EU Merger Control. European Competition Journal, 2(1), 9–28.
- Swiss Economics (2017). Einführung des SIEC-Tests in der Schweizer Fusionskontrolle [L’introduction du test SIEC dans le contrôle suisse des concentrations]. Étude réalisée sur mandat du Secrétariat d’État à l’économie (SECO), Zurich.